J’ai toujours bien aimé la rue Jean-Jacques Rousseau, pas vous ? Elle est la quintessence de la branchitude rive droite, reliant en deux temps le prestigieux Palais Royal et à l’underground Montorgueil dans une cacophonie de petits commerces de bouche, d’enjambées bling-bling qui frôlent la vulgarité d’un loukoum parvenu dont seul Louboutin est capable, de pompiers pas violeurs, et de showroom dont la seule survie tient du miracle. Et pour brouiller encore plus les cartes, il y a aussi des Fred et Ginger.
Fred, c’est Frédérique, c’est elle derrière le comptoir. Ginger, c’est Ginger Rogers, désolé elle n’est pas là. Fred est partie chiner des babioles à droite à gauche pour décorer son antre de mille chinoiseries plus ou moins belles, plus ou moins crédibles, mais elle s’est trompé d’avion, Fred et Ginger sert de la cuisine Thaï.
Bloubiboulga
Enfin presque. Parce que si vous êtes à la recherche du Tigre qui Pleure perdu, vous serez déçu, au même titre que si vous vous imaginiez dégustant un canard laqué en passant devant les baguettes posées sur la table (faut-il rappeler que les thaïlandais ne se servent pas de cet accessoire), ou si vous espériez une énième cantine à dim sum. En fait, ne vous prenez pas la tête, vous êtes simplement rue Jean-Jacques Rousseau. Une version du vieux promeneur solitaire peu secouée et bredouillant son bréviaire.
Trompe-l’oeil
Mais ça, je ne le savais pas avant. La carte ressemblant à du thaï malgré tout, je commande une salade aux crevettes, salivant par anticipation, à la simple évocation de la citronnelle, des arachides, du citron vert et du piment. Pas de bol, on m’apporte du mesclun aux relents d’huile de sésame avec quelques grosses crevettes congelées, jetées dans cette jungle aussi improbable que française. Peste.
Pour contraster, le Phad Thaï qui suivit fut plutôt une bonne surprise, combinant de belles variations aromatiques,de belles textures et des ingrédients qui, s’ils ne sont pas au complet, font oublier l’échec cuisant de l’entrée bouche-trou.
Je te sers, je te love
Pour l’ambiance, c’est familial, voire familier. Le service est attendrissant d’amateurisme, pour exemple : la serveuse trop occupée à divertir une bande de mâles en goguette, oublie littéralement des plats à l’orée de la cuisine, si bien que la chef sort elle-même la rappeler à son devoir. Autre boxeur quarantenaire thaïlandais dans le potage : un habitué au coude vissé sur le comptoir, harangue le blogueur qui prend des photos avec la discrétion d’un SDF en passe de gagner au 421. Faute de faire plaisir, ça divertit.
Faut-il y aller ? Certainement, si vous avez déjà testé toutes les autres tables du coin et que vous avez besoin de changer d’air. Quoiqu’il en soit, rappelez-vous, le vieux rickshaw qui trône sur le pavé devant Fred et Ginger est un leurre, vous n’êtes ni en Chine, ni en Thaïlande, mais chez Fred qui rêve d’une Ginger qui ne viendra jamais, vous êtes rue Jean-Jacques Rousseau. Et ça vous coûtera entre 25 et 30€ par tête sans les boissons.
Fred et Ginger
62, rue Jean-Jacques Rousseau 75001 Paris
Tél. 01 40 28 99 04




