L’Olivier de Vincent à Brès-Payzac

Une fois n’est pas coutume, je ne vous parlerai ni d’un restaurant, ni d’un hôtel, mais d’un simple moulin. En effet, dans le cadre de mon weekend en Ardèche concocté par l’Agence de Développement Touristique , j’ai eu le plaisir de découvrir ce lieu d’un autre temps où l’on mouline à la demande des récoltes de particuliers pour en faire de l’huile d’olive.
A priori, une telle visite peut sembler convenue, voire barbante, mais l’expérience me fit une forte impression, voyez plutôt. C’est sous un soleil hivernal qui peinait à réchauffer nos membres encore engourdis que nous arrivâmes dans cette antique bâtisse qui semblait éloignée de toute vie citadine, figée dans le temps et, si ce n’était cet énorme vrombissement qui s’écoulait de la porte d’entrée, on eût pu se croire une centaine d’années en arrière, dans l’arrière-cour d’un moulin traditionnel. Mais voilà, dixit l’ineffable Dominique, le moulin mécanique importé de Toscane tournait à deux mille tours par minute, soit deux fois plus vite que votre machine à laver, chose peu plausible en d’autres temps.
Peu me chaut la technicité du procédé ou les complications fastidieuses de l’horloger, je voulais seulement voir le fruit du fruit, et ce fut après seulement quelques minutes d’explications passionnées qu’un simple tour de robinet dévoila le suc divin. Dominique nous proposa de goûter à même le maigre filet. Sur le sol huileux où nous risquions de nous casser un membre à tout instant, je glissai alors une cuillère, non sans hésiter car je m’attendais presque à ce que le produit du moulin soit tiède comme un nouveau-né.
Pourquoi tant de chichis, se demanderait l’insensible bourrin qui se cache en chaque bipède éduqué, je ne me l’explique pas. Toujours est-il que je fus subjugué par le goût de cette “huile qui coule”, sa vigueur animale, ces arômes qui explosent littéralement en bouche et qui vous tiennent les papilles comme éternellement captives. L’huile qui coule a des saveurs qui, malheureusement, disparaissent pour de bon dans l’heure. Après, plus rien, le propriétaire de la cueillette est voué à repartir avec un liquide qui ne saurait être autre que quelconque après cette apogée de naissance. Imaginez un bébé qui naisse au summum de ses capacités pour les perdre inéluctablement à sa première année, vous comprendrez mieux l’objet de ma prose soudainement métaphysique.
Mais nous n’en avions pas fini, une fois le vin tiré, il fallait bien le boire. C’est alors que fut préparé le repas du moulinier, un repas de paysan comme il se doit. Une simple poêle remplie d’huile d’olive dans laquelle on casse deux oeufs par tête accompagnés de pommes de terre à l’eau. Un peu de charcuterie locale pour faire descendre le vin de table peu recommandable, comme un bizutage de fines gueules, et les merveilleux soleils aux blancs gorgés d’huile nouvelle arrivaient sur la terrasse du moulin.
C’est avec un certain émoi que je décris aujourd’hui ce repas terrien, car il y eût comme une forme de révélation sur le plan gustatif. A la simplicité de la mise, il a combiné une force aussi brutale que naturelle, et vous assénait avec une même violence la loi primordiale du temps dans la réalisation culinaire, et rappelle l’impossibilité de le répéter à loisir. Ce repas du pauvre, je l’ai dégusté avec autant de plaisir et de curiosité que celui des plus grands chefs, je l’ai savouré comme les plus grands vins, et peut-être avec la même émotion.
Fascination de citadin ignorant, me direz-vous. J’assume. Mais à force de tout transformer et sophistiquer à outrance, on en oublie parfois la beauté des choses simples. De même qu’il a fallu un regard neuf sur la lumière pour que jaillisse l’impressionnisme, pour bien plus tard accoucher de l’art moderne, il peut-être a fallu que je me retrouve par le plus grand des hasards dans ce moulin pour parvenir à mieux apprécier ce que la vie moderne avait par ailleurs à offrir. Il y avait aussi un restaurant dans ce moulin, mais bon…
Allez, on est rentré maintenant, on ne va pas épiloguer sur la campagne pendant 300 pages non plus !
L’Olivier de Vincent
Tél. 04 75 36 00 42
Site Internet : www.olivierdevincent.fr
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