Johnnie To ou les vertus cinématographiques de la Gastronomie.

Johnnie To, pour ceux qui ne le connaissent pas, est probablement un des plus grands cinéastes actuels de Hong Kong. Très remarqué par les critiques occidentaux grâce à The Mission en 1999 dans lequel une bande de mercenaires sont chargés de protéger un boss des triades dénommé Mr Lung (si, si), il a réalisé pas moins de 23 films depuis ! Et oui, Johnnie est un garçon prolifique.

Certes il y a dans sa filmographie une quantité indécente de nanards qu’il produit ou réalise pour des raisons alimentaires, mais il ne se passe jamais une année sans que le maître se fasse plaisir en déballant un somptueux polar, noir, violent, humide et âpre qui file des frissons. Fulltime Killer, PTU, Breaking News, Throwdown, Election I & II, Exiled, jusqu’au récent hallucinant Mad Detective… Johnnie To, ou To Kei Fung en chinois, n’a de cesse de mettre le doigt là où ça fait mal avec une mise en scène épurée, une photographie minimaliste et une stylisation extrême des plans de gunfight.
Mais alors, pourquoi parler de lui sur ce blog ? Pas parce que je veux devenir critique de cinéma, c’est mal payé et je n’aime toujours pas les journalistes ! Pas parce qu’il emploie régulièrement mon beau-frère en tant qu’acteur (si, si), c’est promis, To n’a certainement pas besoin de moi pour assurer sa promo. Non, il s’agit davantage d’une petite réflexion sur le “special guest” de tous ses films : la bouffe. Johnnie To emploie systématiquement les mêmes acteurs dans tous ses films et d’aucuns considèreront la gastronomie comme un fidèle troisième de rôle. Car il faut rappeler que, pour les habitants de Hong Kong, qui sont à 98% chinois, la faim n’est pas un spectre bien lointain. La guerre a laissé des traces dans la mémoire collective, notamment au niveau des privations. Les aliments ont conservé leur caractère sacré et fédérateur en tant que symbole de richesse, et les fêtes ou réceptions sont obligatoirement gargantuesques. Les repas eux-mêmes sont encore quant à eux des instants familiaux privilégiés durant lesquels la famille se réunit autour d’une figure paternelle qui prodigue la nourriture aux siens. Evidemment, il faut également compter avec la gourmandise naturelle des cantonnais, ces chinois du sud obsédés autant par l’argent que par la bonne chère. Réunissez tous ces ingrédients historiques et culturelles et vous aurez une véritable religion de la bouffe, avec des fervents pratiquants qui communient deux fois par jour, tous les jours de l’année.
Né dix ans après la guerre, Johnnie To porte en lui cette culture de la nourriture et de son aspect sacré. Il n’hésite pas à ériger au rang d’oeuvre d’art des scènes de bouffe qui sont autant de ponctuations inopinées, de digressions qui viennent régulièrement casser le rythme de la narration, donner un répit ou mieux, brouiller l’histoire en lui donnant un double-sens. La vérité profonde de ses personnages surgit littéralement lors de repas qui les transcendent, les font atteindre parfois le simple statut d’humain, parfois le sublime. Politesse de triades : on ne tue pas quand on mange alors le metteur en scène en profite pour raconter autre chose.

Dans Breaking News, un inspecteur de police se retrouve coincé entre deux feux, dans un appartement avec l’homme qu’il veut arrêter, mais aussi un père de famille accompagné de sa petite fille. En attendant de pouvoir sortir, que font-ils ? Ils se préparent à manger bien sûr. Dans une scène qui ressemble à une publicité pour fond de sauce, les hommes échangent comme des amis, découpent des légumes et font la popotte ensemble pour finalement savourer leur repas dans une ambiance de famille recomposée. Le machisme de ces scènes presque burlesques ne vont pas sans un innuendo homophile et on sent une réelle énergie érotique passer entre les acteurs. Dans Mad Detective, l’inspecteur fou amène sa femme imaginaire au restaurant où il a rendez-vous avec son collègue et sa femme. Le vieux maître d’hôtel est complice de la vision et le collègue, dans un touchant moment d’inspiration mystique, tente littéralement de dialoguer avec la femme imaginaire. Et même dans le très raté Triangle, qui est en fait une réalisation triple entre Johnnie To, Tsui Hark et Ringo Lam, on voit comment la scène de préparation du repas est une longue introduction à la scène finale peuplée de gunfights multiples. Les exemples ne manquent pas.
Le cinéma de To Kei Fung me rappelle que notre société occidentale confine trop souvent la nourriture à sa fonction utilitaire et la gastronomie à un hédonisme superficiel et un peu crétin. Chez To au contraire, ce sont au contraire des moments sacrés de fraternisation, de sublime et de communion solennelle. La bouffe remplace une morale qui s’en est allée, tuée par la pauvreté et la cruauté des rues. Elle rassemble, apaise, pacifie et relie les hommes entre eux, même les pires. Placer la nourriture comme le révélateur ultime de l’être humain dans des films où l’hémoglobine coule à flot, c’est le pari loufoque mais gagné de ce cinéaste hors norme capable de réaliser aussi bien une navrante comédie romantique qu’un chef d’oeuvre noir tel qu’Election. Et souvenez-vous, on ne tue pas à table.
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4 Commentaires
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“Et souvenez-vous, on ne tue pas à table”
Parfois, au moment de l’addition, on a quand même des envies de meurtres (le serveur, le cuisinier, voire les 2
Mais on ne les assouvit pas, c’est pas bien… mais quand meme
Il faut assouvir ses pulsions pour s’éviter des ulcères, mon cher Fred !
Ahh la scène mémorable de la préparation du repas dans exiled !!
j’ai découvert Johnie To avec Election et je ne m’en lasse pas…
Contente de trouver un fan, ca n’est pas très courant
Ah Exiled… cette photo… mais comme je le dis dans mon article, il s’agit presque d’une affaire familiale !